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Xenia Fedorova, ou comment la propagande russe retourne notre esprit critique contre nous‑mêmes


  • Escrito por Antoine Marie y Maxime Audinet
  • Publicado en Babel
(Tiempo de lectura: 3 - 6 minutos)
L’ouvrage de Xenia Fedorova, Bannie, présenté sur le stand de Fayard à côté d’autres livres publiés par cette maison d’édition propriété de Vincent Bolloré, lors du Festival du Livre de Paris 2025, au Grand Palais à Paris, le 12 avril 2025. Xavier Galiana/AFP L’ouvrage de Xenia Fedorova, Bannie, présenté sur le stand de Fayard à côté d’autres livres publiés par cette maison d’édition propriété de Vincent Bolloré, lors du Festival du Livre de Paris 2025, au Grand Palais à Paris, le 12 avril 2025. Xavier Galiana/AFP

Ancienne directrice de la branche francophone du réseau Russia Today (RT) jusqu’à l’interdiction de ce média d’État russe par l’Union européenne après l’invasion russe de l’Ukraine de 2022, Xenia Fedorova avait retrouvé, début 2025, une tribune de choix dans les médias du groupe Bolloré : CNews, Europe 1, le JDNews. Elle y défendait régulièrement les positions du Kremlin sur la guerre en Ukraine, jusqu’à minimiser voire nier l’invasion russe ou relativiser l’enlèvement d’enfants ukrainiens documenté par la presse internationale.

Fin juillet 2026, Fedorova a fait l’objet d’un mandat d’expulsion, après que le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez l’a accusée d’être « un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes » tandis que le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a taxée de « propagandiste patentée ». Fedorova conteste ces qualificatifs – elle a déposé des recours contre la procédure d’expulsion, sans succès – et se présente comme une voix marginalisée, voire « bannie » de l’espace médiatique français (reprenant le titre de son ouvrage, publié en 2025 chez Fayard, maison d’édition appartenant à Vincent Bolloré).

C’est précisément ce dernier argument qui mérite qu’on s’y arrête. La méthode rhétorique de Fedorova, décrite notamment ici, consiste à relayer sans la moindre critique les récits officiels russes sur la guerre d’Ukraine et sur les autres sujets tout en présentant RT comme un média « contre-hégémonique » et « alternatif » face à une prétendue « pensée unique » des médias occidentaux.

Le discours établi – qui constate, à travers de multiples sources indépendantes et expertes, l’agression russe et les annexions illégales de territoires ukrainiens – n’est jamais discuté sur le fond. Il est requalifié en récit « dominant », institutionnel, donc suspect par construction. Sa propre parole, elle, se pare des habits de l’outsider qu’on chercherait à faire taire.

Un réflexe cognitif ancien, retourné contre lui-même

Ce procédé n’a rien d’improvisé, et ne relève pas de la seule habileté personnelle de Fedorova. Il exploite un mécanisme que les sciences cognitives ont bien documenté : la vigilance épistémique.

Selon les travaux de Dan Sperber, d’Hugo Mercier et de leurs collègues, les humains disposent de capacités intuitives pour évaluer non seulement le contenu d’un message, mais aussi la fiabilité de sa source – en particulier sa capacité et son intérêt à nous tromper. Plus une source paraît puissante, en position de nous manipuler et capable de nous faire du mal si elle cherche à nous tromper – par exemple parce qu’elle est institutionnelle –, plus ce filtre informationnel se déclenche, notamment dans l’esprit des citoyens dont le niveau de confiance dans la politique est bas.

La vigilance épistémique est un réflexe globalement sain : elle nous évite de croire n’importe qui sur parole et de nous faire exploiter. La communication n’a pu évoluer, au cours de l’histoire de notre espèce, que parce qu’elle était en moyenne avantageuse pour ceux qui envoient et ceux qui reçoivent les messages, ce qui n’est possible qu’à condition de détecter les cas de tromperie.

Mais ce mécanisme de vigilance peut être détourné, exploité à des fins contraires aux intérêts des individus. En qualifiant le récit occidental sur l’Ukraine de « pensée unique » médiatique pour le discréditer, Fedorova active précisément ce déclencheur de méfiance auprès d’un public par ailleurs légitimement échaudé par de vrais précédents en matière de mensonges ou de contradictions dans les discours institutionnels. Parmi ces mensonges et contradictions, on peut citer les mensonges de l’administration Bush sur de supposées armes de destruction massive irakiennes en 2003, mais aussi, plus près de nous, le scandale du sang contaminé, la signature du traité de Lisbonne malgré le « non » au projet de Constitution européenne ou encore les incohérences d’Emmanuel Macron et de son gouvernement sur l’efficacité des masques pendant la pandémie.

Pendant ce temps, sa propre source, l’État russe – un État agresseur défendant son propre récit du conflit qu’il a déclenché – échappe au même soupçon, alors qu’il devrait en être la cible par excellence.

Un procédé classique dans l’influence russe

Ce n’est pas une invention isolée. Le spécialiste de la communication politique Ilya Yablokov a montré, dès 2015 dans la revue Politics, que RT construit une part importante de sa stratégie éditoriale sur la mobilisation de théories du complot visant précisément à délégitimer les récits occidentaux en les faisant passer pour les instruments d’un pouvoir occulte, tout en présentant les positions russes comme la voix authentique échappant à ce contrôle.

Les chercheurs en sciences sociales Christopher Paul et Miriam Matthews ont théorisé un type de désinformation russe analogue sous le nom de « firehose of falsehood » (littéralement, la lance à incendie de contrevérités) : la production d’un volume massif de contenus faux, diffusés en continu sur de multiples canaux, sans aucun souci de cohérence interne.

Selon les auteurs, l’objectif de ce type de désinformation n’est souvent pas tant de convaincre l’audience d’une version alternative précise des faits que de produire un cynisme généralisé : l’idée que la vérité est de toute façon inconnaissable, qu’on ne peut croire personne, ce qui rend vain tout débat rationnel fondé sur des faits partagés. Faire douter suffit parfois : il n’est pas toujours nécessaire de faire accepter une proposition donnée.

Pourquoi ce mécanisme fonctionne malgré ses excès

Il serait tentant d’en conclure que le public qui se laisse convaincre par ce type de discours « anti-establishment » est simplement crédule. C’est en quelque sorte l’inverse. Comme le soulignent Sperber, Mercier et leurs collègues dans leurs travaux sur la vigilance épistémique, le biais dominant de la cognition humaine n’est pas de croire trop facilement autrui. C’est plutôt une forme de conservatisme épistémique, une difficulté à accorder au témoignage d’autrui, y compris légitimement informé ou expert, la confiance qu’il mériterait.

Le paradoxe de ce type de discours conspirationniste est que le scepticisme, censé nous protéger, finit par se retourner contre les institutions – scientifiques, chercheurs, journalistes d’investigation, ministères de démocraties européennes – qui, malgré leurs imperfections, restent les mieux équipées pour établir les faits, grâce à des procédés éditoriaux et méthodologiques collectifs : recoupement des sources, revue par les pairs, engagement de sa réputation professionnelle, etc.

La confiance se reporte alors sur des sources bien moins vérifiées et régulées comme le discours officiel de l’État russe, sans contre-pouvoir interne, au motif qu’il s’agit de voix « non dominantes », « non officielles », ce qui séduit les esprits bas en confiance politique et en recherche d’indépendance.The Conversation

Antoine Marie, Chercheur post-doctorant, École normale supérieure (ENS) – PSL y Maxime Audinet, Assistant Professor in International Relations and International Communication, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. 

 

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